Quand Macron se transforme en adjudant face au chef des armées

Le bras de fer opposant Emmanuel Macron et le général de Villiers n’a pas fini de faire couler de l’encre. Le recadrage du chef d’État-Major par le Président, sur fond de coupe budgétaire pour la Grande muette, passe mal dans les rangs. Une polémique qui en dit long sur la personnalité du nouveau chef de l’exécutif.

Que ressortira-t-il du tête-à-tête entre Emmanuel Macron et le général Pierre de Villiers à l'Élysée, vendredi 21 juillet? Malgré la confiance que lui avait réaffirmée le Président, en reconduisant début juillet Pierre de Villiers dans ses fonctions de chef d'état-major des armées, quinze jours plus tard nombreux sont les experts et anciens hauts gradés à estimer que les jours du général 5 étoiles à la tête de l'armée française sont comptés. Du jamais vu sous la Vème République.

Un coup dur pour ce Saint-cyrien, vétéran du Kosovo, coordinateur de toutes les opérations décrétées par l'ancien exécutif- tant à l'extérieur (opérations Barkhane au Sahel, Sangaris en République centrafricaine et Chammal en Syrie ainsi qu'en Irak) qu'à l'intérieur en matière d'antiterrorisme (opération Sentinelle), qui fait suite à son coup de sang en commission de défense à l'assemblée.

Alors que Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, avait annoncé quelques jours plus tôt- lors d'une interview accordée au Parisien — une coupe de 850 millions d'euros dans les crédits alloués aux programmes d'équipement, le général s'était emporté devant les députés déclarant mercredi 12 juillet qu'il ne se laisserait pas «baiser» par Bercy. Un phrasé peu orthodoxe qui n'allait pas tarder à faire toutes les Une. Une médiatisation sur laquelle tient à revenir le général de brigade aérienne (2 s) Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'IRIS.

«Contrairement à ce que pense un certain nombre de commentateurs peu avertis du fonctionnement des commissions de l'Assemblée —ces déclarations n'avaient pas vocation à être rendues publiques. Elles ont été rendues publiques vraisemblablement pas dans le but de faire du bien au Général de Villiers.»

La réplique du chef de l'État ne se fait pas attendre, souhaitant à n'en pas douter rompre avec les méthodes consensuelles de son prédécesseur. Dès le lendemain, lors de son discours à la garden-party précédant la fête nationale, Emmanuel Macron recadre publiquement le général de Villiers- en sa présence et sans le nommé-, lui imputant la responsabilité de la polémique, mise «sur la place publique» selon lui de façon «indigne» le rappelant au «sens du devoir et de la réserve» et lâchant à son tour- à destination des militaires- ces quelques mots qui enflammeront les passions «Je suis votre chef». Nous sommes à la veille du 14 juillet, jour de communion entre la nation et son armée, et le moins qu'on puisse dire c'est que la pilule passe mal. En effet, si au cours des précédents quinquennats la Grande muette s'était accoutumée à la disette, se distinguant comme un ministère modèle en termes de réforme, ce nouveau tour de vis —couplé à une humiliation publique- met le feu aux poudres, si l'on ose cette image, étant donné la promesse de campagne d'Emmanuel Macron de relever le budget de la défense à 2% du PIB d'ici 2025.

«Quand il y a eu des promesses mirobolantes et que ces promesses sont bafouées dans les premiers jours de la prise de pouvoir, il est évident que pour beaucoup de militaires, c'est très dur à supporter.»

D'autant plus que la situation des hommes en opération est critique, le parc d'équipement surexploité- notamment par la démultiplication des opérations extérieures (OPEX) sous le mandat de François Hollande- peine à suivre. Quant aux véhicules encore opérationnels, il est d'usage de dire que les hommes servent des armes deux fois plus âgées qu'eux. Des hommes contraints, pour leur part, de s'équiper eux-mêmes entre deux théâtres d'opérations.

Une situation à laquelle Emmanuel Macron réplique en expliquant, dans une interview au JDD parue ce dimanche, que son recadrage du général de Villiers entendait dénoncer l'instrumentalisation de l'armée par le lobby militaro-industriel. Il déclare ainsi «Moi, j'ai des soldats sur des théâtres d'opérations, des gens qui attendent beaucoup, je les respecte, je leur dois la protection: l'intérêt des armées doit primer sur les intérêts industriels.»

Pour le Général Jean Vincent Brisset, s'il est vrai que le ministre de la Défense sous la législature précédente avait «très largement privilégié les industriels et l'exportation au détriment —sans doute- des militaires», il souligne que Bercy n'y avait alors rien trouvé à redire. Des militaires qui viennent de voir défiler deux ministres, peu expérimentés en matière de Défense, en mois de 2 mois.
«Les militaires sont engagés parce que ce sont les politiques qui le décident. Les politiques leur donnent une mission, leur donnent des moyens. À l'heure actuelle, la mission n'a pas changé, les moyens diminuent, donc les militaires ont peut-être des raisons de se plaindre.»

Mais au-delà des problèmes de l'armée, cet épisode semble nous dévoiler un peu plus la personnalité de notre Président jupitérien, celui qui tient notamment à garder ses distances avec les médias. Lors de l'annulation de la traditionnelle interview du 14 juillet des journalistes, agacés, n'avaient pas hésité à s'interroger sur un Emmanuel Macron refusant la contradiction.

​Une ligne dans laquelle s'est engouffré l'historien et journaliste Patrick Girard, qui n'a pas mâché ses mots samedi sur LCI lorsqu'il décrit Emmanuel Macron comme «un gamin détestable, autoritaire, dogmatique et qui ne tolère pas la moindre dissension». Un style autoritaire doublé d'une tolérance limitée à l'égard de la critique et de la contradiction de la part de notre Président, qui ne surprend pas notre intervenant.

«C'était évident dès ses premiers discours, c'est quelqu'un qui a un fonctionnement qui est quelquefois plutôt celui d'un enfant gâté que celui d'un chef responsable ayant un peu de maturité.»

Le problème, c'est que cet «enfant gâté» est tout de même, comme il se plaît à le rappeler sèchement à son chef d'état-major, le chef suprême des armées.

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